Discours en hommage à Monsieur Faouzi SKALI

DISCOURS  DE  BARIZA  KHIARI,  1ere  VICE-­‐PRESIDENTE  DU  SENAT   REMISE  DES  INSIGNES  DE  CHEVALIER  DANS  L’ORDRE  DE  LA  LEGION  D’HONNEUR  A   MONSIEUR  FAOUZI  SKALI   LUNDI  12  MAI  2014

Monsieur l’Ambassadeur du Maroc en France, Madame l’Ambassadrice du Maroc à l’UNESCO Monsieur Zouitene, Président de la fondation Festival des musiques sacrées de Fès, Mesdames et Messieurs les élus, chers collègues Mesdames et Messieurs, chers amis. Monsieur Faouzi SKALI Il me revient l’honneur, en ma qualité de première vice-présidente du Sénat et surtout au nom du groupe d’amitié France-Maroc présidé par mon collègue et ami Christian Cambon, de faire votre panégyrique comme il est d’usage à l’occasion de votre récente inscription dans l’ordre de la Légion d’honneur, distinction par laquelle la République salue une œuvre, un acte ou un parcours exemplaire. Merci à vous d’avoir souhaité que je sois l’intercesseur de cette marque de reconnaissance de la République française pour rappeler votre parcours. Né à Fès en 1953, vous êtes marié à Catherine et père de trois enfants Leila, Driss et Oussama. Vous grandissez dans le Royaume chérifien et vous effectuez votre scolarité au lycée français de Fès. Vous poursuivez vos études à Paris, dans deux disciplines que je vois comme complémentaires, les mathématiques, et l’anthropologie. Durant cette période de formation universitaire, à Paris encore marquée par l’effervescence estudiantine de Mai 1968 et sa volonté de changer le monde, vous allez, à contrecourant, vous intéresser aux sagesses religieuses de l’Asie. Déjà vous vous distinguez….Déjà vous êtes ailleurs, déjà vous empruntez des chemins de traverse. L’apprentissage de la méthode scientifique et l’acquisition des grandes théories anthropologiques ont éveillé non pas un intérêt distant et analytique pour les questions de spiritualité, mais un réel besoin de spiritualité. En fidélité avec la tradition qui vous a portée, vous deviendrez ce qu’on appelle un cheminant sur la voie Soufie, qui est le cœur de l’Islam. Cette Voie de l’Unité dont la réalité se trouve au fond des êtres. C’est assez jeune, à peine 20 ans, que vous découvrez la pensée de Jalal Eddine Rumi, grand mystique et poète persan grâce aux traductions que l’on doit à une grande dame, Eva de Vitray-Meyerovitch. Vous sachant très marquée par elle, permettez-moi, de saisir cet instant pour rendre hommage à cette femme, brillante universitaire française qui a enseigné à la Sorbonne mais aussi à la célèbre université El Ahzhar du Caire.  
      Elle a mis à notre portée ces chefs d’œuvre de la littérature universelle. Elle nous a aussi sensibilisés à la pensée de ce grand érudit qu’est Mohamed Iqbal pour qui « Tout ce qui monte converge ». La trajectoire personnelle d’Eva de Vitray-Meyerovitch est une célébration de la concorde des trois monothéismes. A cette concorde, vous êtes particulièrement attachée. Pour preuve, vous écrirez avec elle Jésus dans la tradition soufie édité en 2004 et vous publierez plus tard après la disparition d’Eva Moïse dans la tradition soufie aux éditions Albin Michel. Toujours en français, vous commettez de nombreux ouvrages qui trouvent leurs fondements dans cet œcuménisme profond. Initié à l’expérience, l’exigence, et l’évidence spirituelle, le sujet de votre thèse sur « Saints et sanctuaires de Fès » parvient à réunir les repères structurant de votre existence : la démarche scientifique propre à la recherche, l’expérience spirituelle, et votre ville, Fès, si centrale dans votre cosmogonie personnelle. Docteur d’Etat, diplômé de la Sorbonne en anthropologie, ethnologie et sciences des religions, et à l’écoute de vous-même, vous retournez dans votre ville natale, à laquelle vous allez consacrer une énergie et une ambition lumineuse. Pour vous comprendre, il faut s’attarder quelques instants sur la ville de Fès. Fès est une ville de taille moyenne du royaume chérifien, mais emblématique. S’y installent vers l’an 820 plusieurs milliers de familles andalouses expulsées par les Omeyades de la ville de Cordoue, mais également des milliers de juifs chassés d’Espagne par Isabelle la Catholique à partir du décret de l’Alhambra parce qu’ils refusèrent la conversion. Ce qui est moins connu, c’est que plus de 2000 familles bannies de la ville de Kairouan en Tunisie vont apporter à Fès une longue expérience de la vie citadine et parmi elles, deux sœurs Oum el banine al Fihrya et Maryam. Ces deux femmes musulmanes vont avoir un impact considérable sur la ville puisque Maryam va construire le Masjid El Andalous – La Mosquée des Andalous, lieu de prière mais également centre culturel d’enseignement. Sa sœur Oum el Banine va fonder l’Université Al Quaraouiyne, première université du monde. La Quaraouiyne deviendra le cœur battant de la spiritualité et de la diversité culturelle du Maghreb. Au XIIème siècle, toute une série de noms parmi les plus grands vont être associés d’une manière ou d’une autre à la Quaraouiyne. Les grands du soufisme tel : Ibn Hirzihim, Abou Madyan, Abdesslam Ibn Machich. Le plus grand des maîtres Ibn Arabi. Le philosophe Ibn Rushd plus connu sous le nom d’ Averroes, le scientifique Avempace, le grand savant juif Maimonide, le géographe Al Idrissi mais aussi l’inventeur de la sociologie Ibn Khaldoun. Cette longue tradition de mixité, d’échanges, de créativité est la marque de la ville de Fès. Cela vous conduira, au moment où la théorie du « Choc des civilisations » commence à faire son chemin, à organiser en 1991 dans le désert marocain une rencontre des grandes traditions du Monde dans ce que vous appelez « l’Esprit de Fès » Ce terme deviendra le nom de la Fondation. Cet esprit de Fès ne vous quittera jamais ! Vous êtes persuadé que c’est par la culture et la connaissance de l’autre que des mains peuvent se rejoindre, que des cœurs peuvent se comprendre au-delà des langues et cultures  différentes. Vous faites le choix de la musique… et pas n’importe laquelle, vous faites le choix de la musique sacrée. Ca ne vient pas de nulle part, j’émets une hypothèse et vous me démentirez si je me trompe, vous avez du être influencé par le samaa, ce chant arabe sacré et souvent polyphonique qui clôt les rencontres dans les confréries et qui évoque le plus souvent la nostalgie de la séparation. Car en effet, la musique sacrée est cet art, cette expression humaine singulière qui est à la fois dans l’immanence et la transcendance, dans le particulier et l’universel. L’expérience du désert deviendra ainsi la préfiguration du Festival des Cultures sacrées du Monde qui fête, cette année, sa 20ème édition. Ce festival, dont vous avez été le patient artisan, placé sous le haut patronage de sa Majesté le Roi Mohammed VI, réunit depuis 20 ans des manifestations musicales dans les lieux emblématiques de Fès. Je garde moi-même le souvenir inoubliable du silence face aux chants grégoriens, de la beauté turbulente des gospels venus des Amériques. L’esprit de fusion règne. J’ai vu, grâce à vous, la complainte du Ney entrainée par l’allégresse de la flute traversière, la viole de gambe arrondir les violons aigus des ryads andalous, la tabla indienne faire le pied de nez à la guitare sèche de Séville, et les tambours de Doudou N’diaye libérer les esclaves de Gorée. J’ai entendu les voix de tous les continents célébrer ensemble la beauté de la création. J’ai saisi l’éternité des derviches tourneurs quand toute la ville vibre au même instant à l’appel au recueillement lancé par ces centaines de muezzins. Oh temps, suspens ton vol….. Le festival des musiques sacrées du Monde est une ode à l’ouverture d’esprit et nous invite à avoir le gout de l’autre. Le différent. Nous français, avons une responsabilité particulière dans cet espace euro-méditerranéen. C’est pourquoi à ce stade, je manquerais à tous mes devoirs si je ne disais pas que parmi tous vos sponsors, le soutien du centre culturel français de Fès et de notre Ambassade à Rabat ne vous ont jamais fait défaut. Vous tentez pour l’édition 2014 une création à partir de ce monument de la poésie persane, la » Conférence des oiseaux » de Farid Eddine Attar que notre amie Leili Anvar a baptisé dans sa superbe traduction de « Cantique des Oiseaux » – pour les arabisants je précise qu’il s’agit de « Mantik Teir ». C’est en tous les cas un véritable pari, mais nous comptons sur le miracle de Fès. Malgré le succès jamais démenti, vous êtes un éternel insatisfait….Il vous faut autre chose. En 2001, vous créez un forum, de discussion que vous avez intitulé « une âme pour la mondialisation » et qui est une forme de contrepoints aux grandes rencontres économiques. Nous avons besoin de sens, et pas uniquement de données chiffrées. Un bilan comptable, une courbe ne font jamais rêver personne. Cela se saurait !! Cette quête de sens c’est l’ambition portée par l’agora « une âme pour la mondialisation » que vous animez de bout en bout, où les grands penseurs et un public averti viennent échanger sur tous les sujets sans     tabou non pas dans un discours technocratique, mais connectés aux grandes interrogations de l’Homme. Au-delà du « comment », ces rencontres posent la question du « Pourquoi » et, en cela, elles permettent de faire que le souci de la destinée humaine devienne la chose de tous. Vous avez reçu beaucoup d’intellectuels de tous les continents, des hommes politiques de tous les bords et de grands intellectuels français tels que Régis Debray, Jacques Attali, le grand Edgar Morin qui a théorisé devant nous la complexité du monde mais aussi la simplicité du Produit de Bonheur brut. Et, également des penseurs du monde entier tels que Raj Mohan Ghandi, Soulak Svaraksa, grand maître du bouddhisme et Prix Nobel alternatif, Mike Moore et bien d’autres. Christiane Taubira nous a fait retrouver Aimé Césaire dans une langue poétique dont elle, seule, a le secret. La liste des intervenant est aussi longue que prestigieuse. Tous s’emploient, principalement en français, à tenter de domestiquer la mondialisation et à civiliser les nouveaux mondes issus de l’œuvre civilisatrice, sous le vieux chêne du musée Batha. L’harmonie du lieu, ce magnifique jardin andalou, où la symphonie des oiseaux qui accompagne nos débats nous fait entrevoir un instant de paradis. Monsieur Skali, tout en restant viscéralement attaché à votre culture et à votre langue l’arabe, vous êtes le tenant, d’une francophonie active, je dirais même d’une francophonie francophile. Vous êtes, Mr Skali, de ceux qui participent, avec vos moyens, à l’ébauche d’un monde nouveau qui n’est ni d’Orient, ni d’Occident mais le produit de leur synthèse et de leur dépassement. Avec vous, il y a toujours des projets en gestation car vous êtes à l’écoute des bruits et de la fureur du monde. Vous observez que l’image de l’Islam est abimée, dégradée. L’Islam, spiritualité est devenu un sujet politique. Vous observez qu’en son nom se pratiquent les pires horreurs que je ne peux qualifier, et l’actualité récente en témoigne une triste fois encore. Au nom d’une religion, ces obscurantistes vont jusqu’à s’en prendre à la culture, à la destruction des bibliothèques, aux manuscrits de Tombouctou trésor de l’humanité et après la destruction des Bouddhas de Bamian, ils s’affairent à détruire des vestiges de leur propre culture, les tombeaux des saints, ces lieux de pèlerinage qui justement témoignent d’un islam des lumières. Vous observez que cette spiritualité est prise en otage entre des obscurantistes et des islamophobes se nourrissant bien évidemment l’un de l’autre. Mais vous ne faites pas qu’observer ! Là encore, vous ne restez pas les bras ballants. Vous agissez…. Vous créez, il y a 5 ans, le Festival des cultures soufies toujours à Fès, toujours sous le Haut patronage de sa Majesté Mohamed VI, ou vous voulez montrer le meilleur. L’Islam tel qu’en lui-même ; et le succès est grandissant. Des personnalités viennent de tous les continents pour témoigner d’un autre Islam, le vrai. Celui qui énonce dans un verset majeur : « Nulle contrainte en religion ». Et oui, que savons nous de l’Islam essentiel, celui des philosophes et des savants qui ont tant apporté à l’occident médiéval, celui qui a nourri l’art et la littérature de toute une civilisation.     
      Alors, pendant ce festival des cultures soufies, vous guidez un public conquis vers des terres lointaines, inconnues. Vous nous emmenez chez les grands du monde musulman comme Attar, Hafez, Hallaj, Jalal eddine Rumi mais aussi chez celui qui préférait les jouissances de l’éphémère aux vérités érigées en dogmes, Omar Khayam qui nous dit dans une ivresse poétique : « Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie ». Vous nous conduisez, Mr Skali, sur les traces de l’Emir Abdelkader, homme d’Etat et grand soufi, celui qui, au nom de sa foi musulmane, sauva de la mort des milliers de chrétiens à Damas. Ce grand homme d’Etat qui disait, si justement « La politique c’est porter sur soi le destin d’autrui ». Vous nous emmenez aussi sur les pas d’Ibn Arabi, grand poète de la religion de l’Amour et tout à coup, sous le chêne centenaire, résonne ce poème : Mon cœur est devenu capable D’accueillir toute forme. Il est pâturage pour gazelles Et abbaye pour moines ! Il est un temple pour idoles Et la Ka’ba pour qui en fait le tour, Il est les tables de la Thora Et aussi les feuillets du Coran ! La religion que je professe Est celle de l’Amour. Partout où ses montures se tournent L’amour est ma religion et ma foi. Il est aussi le plus grand des Maître, appelé aussi Ibn Aflatun, ouvrages répertoriés, il nous rappelle que « Les hommes sont les ennemis de ce qu’ils ignorent » comme en écho Victor Hugo lui répondra dans ces lieux à la tribune du Sénat : « C’est à la faveur de l’ignorance que certaines doctrines fatales passent de l’esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveaux des multitudes ». Votre credo, Faouzi Skali : Par toutes les expressions culturelles vous combattez l’ignorance qui nous assiège de toutes parts. Cette ignorance qui se répand, cette ignorance qui « métastase » et qui est à l’origine de beaucoup de désordre du Monde. Vos talents, votre capacité à fédérer vont vous appeler à d’éminentes fonctions. Vous êtes membre du groupe des sages, créé par Romano Prodi, pour le dialogue des peuples et cultures dans l’espace euro-méditerranéen. Vous avez été désigné par l’ONU parmi les 7 personnalités mondiales ayant contribué de façon significative au dialogue des civilisations. Vous êtes également membre du G100. Ces 100 personnalités du forum économique mondial de Davos pour l’initiative du dialogue entre l’Occident et le monde musulman. Vous êtes aussi appelé en 2011 par Sa Majesté le Roi Mohamed VI à d’éminentes responsabilités dans l’instance que nous appelons ici le CSA pour veiller ainsi à la pluralité des programmes dans les médias.     
      C’est dire que vous êtes apprécié des deux côtés de la méditerranée et même au-delà.. Enfin, je vais faire une incursion dans votre jardin qui ne sera plus secret. Cette présentation ne pouvait faire l’impasse sur une main qui vous guide et un cœur qui vous inspire, c’est votre Maître, Sidi Hamza Quadiri à qui vous consacrez un ouvrage que vous intitulez « Le souvenir de l’être profond » propos sur les enseignements d’un Grand maître soufi. Mr. Skali, c’est au nom de cette double culture que nous avons en commun et des valeurs qui s’y rattachent que mes amis du groupe d’amitié France-Maroc ont souhaité que je fasse votre éloge. Avant de passer le flambeau à notre Président Christian Cambon, je m’apprête à conclure par quelques mots qui pourraient vous résumer. Monsieur Skali : Parce que vous avez dans votre mémoire ancienne la coexistence arabo- judéo-andalouse comme modèle ainsi qu’un parcours fortement marqué par les Lumières vous représentez le Maroc d’aujourd’hui qui, fait unique dans le monde musulman a reconnu, grâce à un monarque éclairé, ses identités plurielles dans sa loi la plus haute : sa Constitution. Tout cela explique que vous ne pouvez vous résoudre à un passé sans avenir et à une modernité sans racine. C’est votre force, et un marqueur dans tout ce que vous entreprenez Pour toutes ces raisons, la République française vous distingue aujourd’hui.    

   

A propos barizakhiari

Sénatrice de Paris Membre du Parti socialiste
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