Ethique et religions: Pour une économie Juste – Colloque Fondation Singer-Polignac – Intervention de Bariza KHIARI

FONDATION SINGER-POLIGNAC

Ethique et Religions pour une économie juste

Jeudi 23 Janvier 2014

 

Madame l’Ambassadrice, Mesdames et Messieurs,

Je tenais en premier lieu à remercier, à travers Dominique de Courcelles, la fondation Singer Polignac et tous les partenaires de ce colloque international de m’avoir conviée à intervenir à cette conférence. J’y suis d’autant plus sensible que notre sujet de discussion, « Ethique et religions pour une économie juste », interpelle  autant mon engagement politique d’élu que ma foi personnelle.

Pourquoi ?

Parce que je suis de gauche, et, par conséquent, idéologiquement, et un peu de façon pavlovienne, « en alerte » quand j’entends le mot de « finance ». Là, une petite lumière rouge s’allume et clignote. Et je dois en cela saluer l’optimisme de mes hôtes : faire parler une élue de gauche  de la finance, fût-elle islamique, est un signe de grande audace !! J’espère que vous ne serez pas déçus ;

Socialiste, certes, mais aussi musulmane, de tradition soufie. J’appartiens à ces privilégiés, qui peuvent, revendiquer une pluralité des appartenances. Et, dès lors, posséder cette capacité d’examiner une question sous des angles différents : en tant que femme, en tant que mère, en tant qu’élue dépositaire de la souveraineté nationale, et en tant que musulmane. Mais, en dernier ressort, ma grille d’analyse demeure politique.

L’objet de mon intervention est de « restituer » une opération complexe, à savoir comment je définis ma responsabilité politique. Comment celle-ci s’articule, ou pas, à ma spiritualité, et quel regard, au nom de cette responsabilité et ou de ma spiritualité, je peux porter sur les grands enjeux économiques du monde.

 Au passage, je ne vous apprends rien en disant qu’être musulman, en ce moment, est une véritable épreuve sociale. Notre nation est en proie à des doutes, à des divisions : privé contre public, rural face à l’urbain, croyants face aux non croyants mais la fracture qui occupe le plus et à laquelle semble se réduire l’ensemble des maux de la société, tient dans cette pétition de principe : notre République serait à l’épreuve de l’Islam. Je ne développerai pas davantage ce point, il mériterait un colloque à lui seul.

Être de tradition soufie, beaucoup ignorent de quoi il s’agit, et parmi ceux à qui cette référence parle, une moitié la combatte, l’autre la surinvestit. D’un mot : le soufisme est le cœur du cœur de l’Islam. Je ferai référence, dans cette intervention consacrée à l’engagement citoyen, à trois paroles de sagesse, issues de la culture soufie et qui m’inspire dans ma vie quotidienne: ;

  • «La politique, c’est porter sur soi le destin d’autrui » de l’Emir Abdelkader
  • « Le soufi est le « fils de l’instant » Parole des grands maîtres de la Voie
  •  « La vie n’est pas courte, mais le temps nous est compté » propos d’une femme soufie contemporaine

*****

Je reviens sur le mot « éthique » car tel est le terme que vous avez choisi dans votre synopsis, et, même si la référence aristotélicienne me parle, je regrette qu’on utilise moins le terme  morale, ne serait-ce que pour réhabiliter, un terme qui, dans ma famille politique, a été diabolisé et je le regrette. Sans rentrer dans une discussion conceptuelle sur la différence entre éthique et morale, qui n’aurait pas sa place ici, j’ai le sentiment que l’usage du terme « morale », qui établit d’emblée une distinction entre le bien et le mal a une valeur normative et collective bien plus forte. En effet, on peut suivre une éthique personnelle, mais la morale a une vocation universelle : elle est cette intuition de la justice que nous portons tous en nous, qu’on soit « habité » par la foi, ou non.

L’économie peut-elle être morale ? Je reprends à mon compte la formule célébrissime de Lionel Jospin, « si je suis favorable à une économie de marché, je ne veux pas d’une société de marché ». Car oui, tout ne peut être marchandise, ni tout objet de spéculation.

La logique économique suit sa propre loi, celle de la création de richesse, mais aussi de la maximisation de son profit. La logique politique, c’est d’intervenir et d’imposer des normes à la logique économique afin de protéger.

  • «  ceux qui n’ont que leur force de travail », mais aussi
  • « les nouveaux entrants »,
  • une meilleure distribution des richesses, ou
  • encore l’environnement.

La liste des objectifs de la régulation est longue.

La crise des subprimes en 2008, crise que certains avaient vu venir, a donné suite à des appels en faveur d’une moralisation du capitalisme. Parallèlement, on a vu de plus en plus d’acteurs s’intéresser à des finances alternatives, des méthodes de gestions différentes. Parmi ces dernières, la finance islamique a connu une certaine notoriété, les observateurs notamment mettant l’accent sur sa capacité de résilience plus forte. Les textes sacrés ne sont plus ringards, ils deviennent même des éveilleurs de conscience.

Que dire de la finance telle qu’elle est pratiquée ? à la différence de l’économie réelle, j’ai le sentiment que la finance dérive vers l’immoralité, qu’elle est, de plus en plus, « nuisible à la société ».  Pourquoi ? Pour deux raisons :

La première, c’est que contrairement à l’économie réelle qui reste encore largement territorialisée (mais les entreprises comme Amazon, Apple, Google, Facebook ont volontairement rompu ce lien au territoire, d’un point de vue fiscal à tout le moins), la finance est de plus en plus hors sol et échappe donc aux normes nationales. Pire, quant il s’agit de la finance, on fait du dumping législatif en s’alignant sur les normes les moins restrictives afin d’être attractif.

La seconde, parce que la finance, (mais pas uniquement la finance), manifeste de plus en plus une préférence pour le présent au détriment de l’avenir.

Les grandes spiritualités abrahamiques (judaïsme, christianisme et islamisme) mais aussi les grands courants de pensée (humanisme, rationalisme, positivisme, marxisme) s’inscrivaient dans une histoire linéaire. D’une certaine façon, on pourrait dire que ces spiritualités ou courants de pensée ont en commun l’idée que l’histoire se dirige vers un but : pour les croyants : l’avènement du royaume de Dieu ; pour les marxistes : la victoire du prolétariat, pour les positivistes : le triomphe de la science et de la raison.

  Et, dans la perspective de cet avenir « radieux », de ces lendemains qui chantent, il était logique de « sacrifier » le présent à l’avenir. L’arbitrage entre présent et avenir se faisait au bénéfice du futur, des générations futures, de nos enfants. J’ai le sentiment que désormais, l’arbitrage se fait au bénéfice du présent voire du jour même.

L’horizon s’est obscurci ; les grandes idéologies ne sont plus ; l’idée religieuse recule en France ; l’individualisme l’emporte ; en l’absence de perspective, le sacrifice du présent au profit de l’avenir n’a plus de fondement.  Le progrès/ mouvement est perçu comme une idée morte. Pour la première fois, une majorité de français pensent que l’existence de leurs enfants sera plus difficile que la leur !

Nous sommes à ce moment de l’histoire où les perspectives d’avenir sont brouillées et, parallèlement, où tout va plus vite : on parle plus vite, on mange plus vite, la mode, les voitures se renouvellent plus vite ; on s’informe plus vite, on se déplace plus vite.

On est aussi sommé de réagir et de décider plus vite : cette dictature de l’urgence, de l’accélération du temps a été largement théorisée.

Et je profite de cette tribune pour faire la promotion de ma « maison », le Sénat, et vous expliquer les vertus de cette institution parfois décriée. Ce culte de l’urgence s’est traduit, dans l’univers institutionnel, par la multiplication des textes votés en « urgence » ; cela signifie que ces textes ne sont pas soumis à plusieurs lectures dans les chambres parlementaires, mais à une seule. Ces textes, nombreux sous le précédent quinquennat, étaient déclarés « urgent » afin de montrer symboliquement l’importance que le pouvoir leur accordait. Ils n’étaient pas urgents en soi. D’autre part, cette urgence déclarée aboutissait la plupart de temps à des textes soit retoqués par le Conseil constitutionnel, soit inapplicables car mal pensés, mal ficelés et sources de contentieux. L’urgence, dans le domaine législatif, fait perdre du temps. Ce temps qui nous est donné au Sénat est une ressource précieuse car il nous permet de nous soustraire à l’immédiateté.

Mais, confrontée à l’accélération du temps, cette ressource est décriée ; et il est vrai qu’à l’heure où les marchés financiers fonctionnent à la nano-seconde, peut-on se permettre de prendre plusieurs semaines, voire des mois pour légiférer, pour décider, a fortiori quand ces décisions ne se jouent plus qu’à la marge ?

Les marchés financiers ont imposé leur temporalité à l’économie réelle : autrefois, une société devait présenter ses comptes une fois par an ; maintenant, et afin de fournir de l’information-nourriture aux marchés, c’est tous les trois mois ! L’actionnaire a gagné face au manager.

Car, même si ce constat du dérèglement du sens, de l’inversion des valeurs, de la cannibalisation du futur par le présent est globalement partagé, nous sommes face à un phénomène que le philosophe Jean-Pierre Dupuy a résumé par cette formule étrange,  « Nous ne croyons pas ce que nous savons » !

L’exemple le plus manifeste de ce paradoxe, c’est évidemment l’environnement. Nous savons qu’il est menacé, mais, d’une certaine façon, nous n’y croyons pas.

Nous savons que nos modèles économiques et financiers doivent être amendés, corrigés, mais nous n’y croyons pas.

Nous savons que le nouveau capitalisme financier, d’une certaine façon, n’a jamais envisagé qu’il lui appartenait aussi de contribuer à l’amélioration de la condition humaine ! Mais nous n’y croyons pas.

 

En tant que responsable politique, je ne peux pas me contenter de m’assurer de la conformité de mes décisions uniquement avec la « morale ». Je dois aussi examiner les conséquences sociales de cette décision.

Dans une tribune publiée hier dans Libération, Edgar Morin, soulignait qu’il ne suffit pas « d’avoir de bonnes intentions pour bien agir ». Il décrit cette double pression : « les conséquences de nos actions doivent être prises en compte préalablement à l’action elle-même ». Edgar Morin désigne cette démarche comme la nécessité d’intégrer « l’impératif cognitif à l’impératif éthique » soulignant que l’éthique risque l’erreur.

Mais, cher Edgar Morin, chers amis, « intégrer l’impératif cognitif dans l’impératif éthique », cela demande du temps, beaucoup de temps. C’est compliqué, dans nos sociétés de l’urgence, du scoop, de l’information continue, du tweet, d’émettre une pensée élaborée à l’aune de cette démarche.

Je cite à l’envie cette phrase de l’Emir Abd El Kader qui reprend cette même idée, en l’exprimant de façon plus intuitive : » la politique c’est porter sur soi le destin d’autrui. » De cette citation, il faut, à mon sens tirer deux enseignements majeurs.

En premier lieu, je crois que l’émir tord ainsi le cou à un stéréotype fréquent concernant les soufis, Voie spirituelle à laquelle il appartenait. On présente en effet souvent les soufis comme de doux rêveurs, se contentant de penser le monde plutôt que de le vivre. L’Emir rappelle un engagement essentiel des soufis qui est bien le souci de l’autre et de sa condition. La méditation et l’interrogation de Dieu ne doivent pas être perçues comme une volonté de se retirer du monde, de se couper des vivants mais bien comme pratique soufie. C’est par un triple effort :

  • le travail sur soi qui vise l’effacement de l’Ego
  • une tension dans la volonté du rapprochement au divin,
  • et une attention aux hommes

que le cheminant sur la Voie soufie parvient à cultiver sa spiritualité si spécifique et à se réaliser.

Au-delà de cette première analyse, la citation de l’Emir Abd el Kader renvoie également à la manière dont il importe de concevoir l’action politique et les projets d’évolution du monde. En effet, je comprends l’appel de l’émir comme une incitation faite à chacun à s’engager dans la cité pour contribuer à l’évolution des pratiques et des conceptions : c’est une véritable injonction à l’action.

L’émir Abd el Kader rappelle ici qu’il n’y a pas d’engagement à vouloir modifier les états de fait et le monde sans portage politique. Autrement dit, l’engagement citoyen, bien qu’il soit également le fait des milieux associatifs, scientifiques, a besoin de la médiation du politique. Le rôle d’un politique, c’est se demander en quoi tout contribue réellement à l’amélioration de la condition humaine. Le politique ne doit pas être un moraliste ; il doit être un humaniste.

Avec cette feuille de route compliquée – l’amélioration de la condition humaine – que peut dire la politique que je suis concernant la nécessaire transformation d’un monde qui va, mais qui ne sait plus où il va ? Doit-on assigner à l’activité économique et surtout au nouveau capitalisme financier, de nouveaux objectifs ? Beaucoup se rejoignent sur la nécessité d’édicter de nouvelles normes internationales, un nouveau Bretton Woods. Sur quels fondements ?

Pour ma part, j’ai une conscience aiguë du fait que l’économie, l’échange, est au cœur de l’humain. Je suis convaincue que ce qui fera les entreprises de demain sera leur utilité sociale et qu’il y a une voie, un passage possible entre morale/éthique et économie à partir de quelques points assez simples.

  Cinq points énoncés par Jean Baptiste Foucault, initiateur du Pacte Civique et que je fais miens pour une économie juste :

1/ le citoyen doit l’emporter sur le consommateur

2/ la qualité doit l’emporter sur la quantité

3/ La durée doit l’emporter sur l’urgence

4/ Le partage doit l’emporter sur la seule possession

5/L’homme doit l’emporter sur le système.

Quand, rétrospectivement, je regarde les textes de lois que j’ai portés au Sénat, je m’aperçois que chacun de ces textes portait un ou plusieurs de ces commandements. Mais, en qualité de sénatrice et ce point est commun à tous les parlementaires du monde, ma légitimité ne vaut que sur le territoire national. A l’heure où il s’agit de réformer la gouvernance mondiale, la complexité de notre tâche est immense. Il faut y travailler tous ensemble comme l’utopie du moment car « nous savons bien que les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées » comme nous dit le poète.

J’ai évoqué la finalité de la politique et également la question de l’accélération du  temps : le temps denrée.  Je terminerai sur ce thème du temps par ces paroles de sagesse soufies que sont : « le soufi est fils de l’instant ». Cet instant peut être entendu comme ce lien vertical qui, à un moment donné dans notre existence,  nous relie à l’essentiel et qui est offert à tous les hommes depuis l’avènement de l’humanité. En arabe, Waqt désigne à la fois le temps, l’époque, mais aussi l’instant qui passe : être « fils de l’instant », c’est vivre Cet instant qui est un rayonnement ponctuel de la Source et qui porte à leur excellence les propriétés d’un être.

C’est aussi vivre dans son époque. Vivre la modernité….au sens grec du terme c’est à dire Aujourd’hui. D’autant que la métaphysique et la doctrine spirituelle sont pérennes donc toujours actuelles.

Et je mets cette maxime soufie en résonance avec cette parole d’un autre grand maître soufi, une femme remarquable, Malek Jan Nemati,  qui voua sa vie à l’enseignement spirituel et à la méditation ; cette sapience nous dit « La vie n’est pas courte, mais le temps est compté ». Malek Jan, par cette formule, nous invite à l’action, à l’engagement dans l’époque. Parce que le temps est compté, il faut faire, il faut agir….

Ces deux formules dessinent la verticalité et l’horizontalité : un mouvement de nature spirituelle qui invite à se perdre en soi pour mieux se retrouver, et un mouvement qui invite à prêter une attention aux autres et à être, ici et maintenant.

Cette double tension est aussi pour le musulman, le moteur même de l’engagement citoyen, cette attitude qui permet aux femmes et aux hommes d’écouter en eux cette « intuition de la chose juste », et d’œuvrer pour que cette intuition devienne une réalité.

Je vous remercie.

A propos barizakhiari

Sénatrice de Paris Membre du Parti socialiste
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